Dépasser le clivage plaine montagne
Dans le discours politique valaisan – qu’il concerne la péréquation intercommunale ou les fusions des communes[1] – la distinction entre une commune de plaine et de montagne est constamment mobilisée. Pourtant, est-il si simple de classer une commune dans l’une ou l’autre catégorie ? Est-ce que Leytron ou Riddes, qui culminent à près de 3’000 mètres d’altitude, qui accueillent des villages de plaine et sur le coteau, une station de ski et des alpages, seraient des communes de plaine, alors que Grimisuat ou Veysonnaz qui se situent bien en dessous des 2’000 mètres, seraient des communes de montagne ?
Si nous prenons de la hauteur, il apparaît que le Valais se situe entièrement dans les Alpes, plus précisément entre les crêtes principales sud et nord. Bien évidemment, le Valais comprend une partie à basse altitude communément appelée « plaine », mais qui doit plutôt être appréhendée comme une vallée alpine, la vallée du Rhône comme elle est nommée en France. Par ailleurs, si l’on se positionne à proximité du Rhône, il suffit de faire deux kilomètres à gauche ou à droite perpendiculairement au fleuve pour cogner dans une montagne. Bref, elles ne sont jamais bien loin.
L’office fédéral de la statistique (OFS) définit une commune de montagne, comme « une commune dont la majeure partie du territoire se situe à une altitude élevée ou en terrain escarpé. Ceci implique par exemple qu’une ville de fond de vallée dont le territoire communal s’étend largement à l’intérieur des Alpes ou qu’une commune de basse altitude, mais dominée par des terrains très en pente seront considérées comme des communes de montagne »[2]. Suivant cette définition, l’entier du Valais est composé de communes de montagne. On me rétorquera que c’est une définition très fédérale, technocratique et éloignée de la réalité valaisanne. Que nenni, cette conception est corroborée par le très valaisan Groupement de la population de montagne du Valais romand (GPMVR). En effet, les nombreux membres de cette organisation (presque l’ensemble des communes hormis les villes du Valais romand), sont notamment Collombey-Muraz, Conthey, Riddes, Evionnaz ou Vouvry[3]. A priori pas forcément des communes que l’on qualifierait de montagnardes. On le perçoit bien, cette distinction entre une commune de plaine et de montagne, n’est pas si simple à opérer. Si l’on persiste à vouloir classer géographiquement les communes, il apparait bien plus opportun de mobiliser les catégories définies par l’OFS, catégories partant du rural pour aller vers l’urbain[4]. Mais là aussi, la frontière imaginaire tracée entre la plaine et la montagne ne fonctionne pas. En effet, Zermatt et Montana sont définies comme des communes urbaines, Collonges et Leytron des communes rurales. Autrement dit et c’est une évidence, il y a des communes urbaines en montagne, et des communes rurales en plaine.

Mais au fond, est-ce que poursuivre l’analyse dans le registre géographique est le bon chemin ? Je ne le pense pas, car nous faisons face non pas, à une simple distinction territoriale, mais à un clivage profondément identitaire et culturel. Celui-ci est bien ancré dans nos têtes, car historiquement construit dès le XIXe siècle par l’émergence du grand mythe alpin comme image sacralisée de la Suisse, en opposition au développement des villes. Cette opposition perdure aujourd’hui – notamment dans les combats politiques sur l’aménagement du territoire – alors même que les réalités territoriales (urbanisation) et sociales (pendularité) ne sont plus du tout celles du passé. En Valais, cette doctrine nationale se rejoue sur le plan local. Elle se renforce même, par une appartenance communale très forte qui fixe en quelque sorte les limites géographiques à deux manières de voir le monde. Car à en croire le GPMVR pour qui « inévitablement, le milieu naturel urbain ou campagnard joue un rôle dans l’angle de vision »[5], les habitants des communes de plaine et de montagne ne seraient pas tout à fait les mêmes. N’est-ce pas là accorder un poids trop important au territoire, pour expliquer qui nous sommes ?
Pour éclairer et conclure sur cette question sensible et complexe de la perception d’un territoire et de ses habitants, j’aimerais évoquer une anecdote. Lors d’un voyage d’agrément à Londres, je me suis assis à la grande table d’un Tea room. Une voisine inconnue se joint à notre discussion dans un français impeccable. Incroyable coïncidence, cette Américaine, originaire de Denvers Colorado, connaît bien le Valais, car elle y a étudié les droits de l’enfant à Bramois. S’en suit une conversation qui mobilise les similitudes et les différences entre nos deux régions d’origine. Mes vagues connaissances géographiques m’évoquent un État d’Amérique avec quelques montagnes. Je me lance alors sans filet dans l’affirmation suivante : « Comme nous, vous vivez près des montagnes ». C’est là qu’elle me répond : « Moi, je vis près des montagnes. À Sion, vous vivez dans les montagnes ». J’en reste bouche bée. Cette anecdote démontre à quel point un regard extérieur, s’il dépasse les clichés habituels sur notre canton, peut nous éclairer. Car depuis, j’adopte une autre vision, plus harmonieuse, moins découpée du Valais. Une vision qui postule que nous habitons toutes et tous au cœur des Alpes, autrement dit, toutes et tous en montagne.
La point de vue que je défends ici, implique d’appréhender notre canton non pas comme « deux régions naturellement différentes dans leur mentalité et la sensibilité de la population »[6], mais bien comme un canton alpin, dans toute sa diversité. La « complémentarité » constamment évoquée entre ces deux mondes est un frein, car elle fige cette idée que les réalités vécues sont si différentes, que les réponses ne peuvent pas être pensées en commun. Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit ni d’un credo pour les fusions, ni d’occulter les rapports de force entre les villes et les communes plus villageoises, mais d’une posture qui doit nous aider à mieux collaborer, et pas simplement à se «compléter». Car les enjeux auxquels nous somment confrontés collectivement sont bien trop nombreux pour conserver cette distinction, qui n’encourage pas à construire ensemble. La protection de la nature et la transition énergétique, la création d’emplois sur l’ensemble du territoire, le développement d’une mobilité alternative à la voiture ou d’un tourisme quatre saisons, sont autant de défis démontrant qu’il est indispensable de dépasser le clivage identitaire entre la plaine et la montagne.
[1] Vision du tissu communal valaisan face aux enjeux globaux, Idheap et Compas, décembre 2019
[2] https://www.bfs.admin.ch/bfsstatic/dam/assets/9526707/master
[3] Dans le détail, il manque onze communes du Valais romand, notamment les villes. Communes non-membre du GPMVR : Ardon, Chippis, Collonges, Martigny, Monthey, Port-Valais, St-Léonard, St-Maurice, Sierre, Sion, Vernayaz.
[4] Pour plus d’informations sur les typologies de communes proposées par l’office fédérale de la statistique : https://www.bfs.admin.ch/bfsstatic/dam/assets/2543324/master
[5] Groupement de la population de montagne du Valais romand, Rapport d’activité 2020-2021, p. 13
[6] GPMVR, ibid.
Christelle Sierro Fardel
Je te rejoins complètement sur le fait qu’il s’agit de prendre un peu de hauteur sur cette question! Merci pour ton article.
Il est finalement difficile de classer les communes selon un seul critère.
Et aussi sur le fait qu il s’agit de se concentrer sur les thèmes importants, porteurs pour une région comme la nôtre plutôt que d’opposer la plaine et la montagne.